Home/idées et opinions/POLITIQUE/À quoi sert la  »morale » du Sénateur Jean Renel Sénatus?

À quoi sert la  »morale » du Sénateur Jean Renel Sénatus?

Ancien commissaire du gouvernement et actuel sénateur de la République d’Haïti, Jean Renel Sénatus s’est érigé seulement en trois ans en maitre et défenseur de la morale et de la famille. Mais quelle morale??? Pour quelle famille??? Jamais de réponse de la part du grand maitre. En tout cas, dans un pays où la réflexion rigoureuse est quasi-absente, la bêtise se fera toujours hégémonique. C’est officiellement dans le lancement de sa campagne électorale, à la salle de conférence de l’hôtel Le Plaza, à l’occasion d’une conférence de presse tenue le mardi 14 juillet 2015, que Monsieur Sénatus a vraiment dévoilé cette  »posture moralisatrice » en faisant de l’exigence du respect des valeurs morales et de la famille l’assise principale de son projet politique.

Dans un discours rendu public, le sénateur s’est illustré en véritable pourfendeur des pratiques négatrices de la morale dont, selon lui, l’homosexualité en Haïti[1]. Il a tranquillement affirmé, sans un minimum de doute et de réserve, que  »les pères et mères de famille devraient observer une vigilance hors pair durant les vacances » en ce qui concerne notamment  »les feuilletons Glee et les ombres du mensonge » qui exposent au public des scènes homosexuelles.

Selon le sénateur,  »ces programmes font la promotion des mauvaises mœurs’ et, donc, devraient être censurés. Plus récemment, dans une lettre ouverte au grand public, il n’a pas caché cette ambition, cette folie de  »purifier » la société. Plus, il croit fermement que ses convictions morales rejoignent les socles-fondements de la République: ‘‘ [N]ous, Jean Renel Sénatus, sénateur de la République, saluons et remercions nos compatriotes, en particulier ceux-là qui nous ont toujours soutenu et qui continuent à nous soutenir dans notre combat non seulement pour la protection de la famille, mais aussi pour la promotion des valeurs morales et républicaines qui constituaient jadis le socle de notre société ».

Dans ce petit papier, il ne s’agit pas, pour nous, de faire le procès philosophique de cette  »position moralisante » et d’étaler les lacunes du sénateur. Nous allons simplement tenter, de préférence, de dévoiler l’imposture et la malhonnêteté qui sous-tendent la rhétorique moralisatrice adoptée par Jean Renel Sénatus. En dissimulant la question de la  »moralisation » de la sphère politique, le problème de la transparence, la récurrente question de la corruption et l’indifférence de l’Etat face aux besoins économiques et sociaux, le sénateur Jean Renel Sénatus se jette dans la manipulation de bas niveau en jouant très mal sur la sensibilité de certaines catégories de la société et en plaçant le focus sur des questions triviales qui ne se posent même dans les espaces sociaux où les conditions d’existence sont les plus avancées. En réalité, on doit se demander à quoi sert la morale du sénateur Jean Renel Sénatus si celle-ci n’est pas à même de prendre en considération l’interrogation sur la  »moralisation » de la vie politique.

Depuis quelques temps, nous observons une crise de confiance des citoyens haïtiens envers les politiques qui ne cesse d’augmenter. Il est clair que l’univers politique haïtien a été vécu depuis longtemps comme un milieu d’exclusion sociale. Aucun souci d’informer les membres de la population sur le fonctionnement de l’Etat. Aucun souci de service public. Des parlementaires n’ont aucune gêne à recruter au sein de leur cabinet des proches familiaux qui, pour la plupart du temps, ne disposent pas la compétence qu’il faut. Acteur et témoin de cet univers moribond, corrompu et dépourvu d’éthique, le célèbre sénateur de la morale n’a jamais attiré l’attention sur les risques que représentent le népotisme au bon fonctionnement d’un Etat de droit juste et équitable comme le veut la Constitution de la République. On n’a jamais entendu l’homme se prononcer sur les dangers de la  »dérive clientéliste » qui gangrène les structures de l’Etat.

Monsieur Sénatus a estimé bon d’exposer ouvertement, sous couvert de défense des valeurs morales, son attitude homophobe et ses préjugés de bas esprit alors qu’il n’a jamais osé interroger le parcours et le vécu de certains parlementaires. Il y en a qui, pour se porter candidat, n’ont même pas disposé d’un casier judiciaire vierge. Il y en a qui sont connus comme des malades de la corruption. Il y en a dont le financement de leurs campagnes électorales porte traces de sang. L’argent a parfois un drôle d’odeur de criminalité. On n’a jamais entendu Monsieur Sénatus se prononcer sur la question du financement des partis politiques comme si cela ne relèverait aucunement du domaine de l’éthique politique.

Plus récemment, les sénateurs et les députés de la République ont reçu respectivement chacun 1 million et 350 000 gourdes en subvention à l’occasion de la saison pascale[4]. En bref, pour les 116 députés et 28 sénateurs, cela donne une somme colossale de 76 millions de gourdes. Il ne s’agit pas du tout d’un problème moral pour le sénateur Zokiki quand des enfants, des hommes et des femmes souffrent de graves problèmes de santé et n’ont pas accès aux dispositifs sanitaires alors que les parlementaires sont subventionnés suivant des prétextes futiles. Il ne s’agit pas du tout d’un problème moral pour le sénateur quand le service public de l’Etat est inexistant alors qu’au même moment des parlementaires se contentent de discuter de l’accaparement des grapday. Et, la question morale ne se pose pas du tout pour le sénateur de la République, Jean Renel Sénatus, quand des parlementaires détiennent à eux-seuls presque le droit de designer des personnes pour assurer la correction des copies du bac, sachant que notamment il y a des cas où des personnes qui n’ont même pas obtenu leur bac ont été recrutées dans le rôle de correcteur.

Nous devrions encore plus nous demander pourquoi le sénateur dit-il s’attacher si fort à la défense de la morale alors que les conditions d’existence des travailleurs haïtiens ne lui importent rien. Comme quoi il y aurait une certaine vertu à s’agenouiller face aux maitres des plantations nouvelles et à se laisser aller dans la résignation (attendant tranquillement le retour de Jésus).  Et donc, l’intérêt pour le sénateur ce n’est pas de fixer son attention sur les terribles conditions des ouvriers/ouvrières. Ce n’est pas non plus de porter le regard sur la crise que connait actuellement l’enseignement supérieur. Veiller au respect des bonnes mœurs et des valeurs traditionnelles de la famille: telle est la phrase qui cache l’imposture et la malhonnêteté d’un homme politique indigne.  En ciblant, par sa rhétorique, les homosexuels et en s’acharnant sur la nécessité d’une loi sur les bonnes mœurs et conduites, c’est un coup dur que le Sénateur veut donner à la République. C’est son fondement même qui se trouve menacé.

Ce n’est pas signe de bonne santé pour la République quand un sénateur (homme de justice, dit-on) se montre hostile à des catégories minoritaires dans son discours et, qui pis est, érige sa rhétorique lacunaire au rang de la parole populaire. La Constitution du pays a ouvert la voie au pluralisme démocratique, à la diversité des pratiques culturelles et rituelles, à l’acceptation des valeurs républicaines et à la tolérance. La Constitution haïtienne tient son fondement dans le respect de la liberté de l’individu, perçu comme sujet libre de disposer de ses orientations de vie et de ses pratiques. Toute rhétorique autoritaire qui vise, sous prétexte de protection d’une certaine moralité, à effacer les possibilités d’exercice de valeurs autres et de pratiques sociales autres n’est autre chose qu’une grave entrave à l’instauration d’un Etat de droit démocratique. L’ordre public ne saurait trouver sa pérennisation dans la haine de l’autre et dans le mépris de ses choix de vie. Le Parlement haïtien doit cesser d’être le temple de l’agonie, de l’esprit stérile et de la médiocrité confirmée.

                                                                                                                                                                                                                                                     Milcar Jeff DORCE,

 

 

LAISSEZ UN COMMENTAIRE
By | 2017-08-23T13:48:11+00:00 11/08/2017|idées et opinions, POLITIQUE|

About the Author:

Leave a Reply