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NEGRE ET RACISME

Bonjour Fred. Merci infiniment de travailler à notre culture personnelle, à notre élévation morale et à notre enrichissement intellectuel. Sans ta vertueuse indignation, impossible d’envisager une réflexion sereine sur une question sémantique dont l’importance politique, sismologique, religieuse et sociale n’aura échappé à personne.

Donc, pour me résumer, pour en finir enfin avec cet  insupportable racisme, nous devons avec force militer, et tu peux compter sur mon aide inconditionnelle, pour enfin réussir à imposer :

– que l’on biffe le mot de nègre dans tous les ouvrages écrits en langue française (tout comme le Neger allemand ou le nigger anglo-saxon). Cela donnera du travail à de nombreux chômeurs et servira la cause indubitablement en joignant l’utile au politiquement correct,

– que l’Académie française (quai Conti, Paris, France) raie le mot nègre du dictionnaire français à tout jamais, qu’elle en bannisse le mot de tout document écrit jusqu’à la fin des siècles, qu’elle le fasse savoir à tous les utilisateurs passés, présents et à venir, urbi et orbi,

– que tout ceux qui portent comme patronyme Nègre, Lenègre etc. en France ou dans un autre pays francophone, ou tout autre parent amis ou allié, il y en a en pagaille (Lenoir, Noir, Noirot mais aussi Leblanc, Leroux, Legris, Leblond, Lebrun, également Leborgne, Lehideux, Lelong, Lecourt, Lebref, Legras, Lemaigre, Lebègue, Lecourbe, Leblond, Boîteux, Leboeuf)… soient obligés et contraints de changer de nom pour un autre plus décent ; le nouveau patronyme devra être proposé par le gouvernement et approuvé obligatoirement par un organisme communautaire dûment accrédité par les associations adéquates pour l’emploi des noms propres vraiment propres et estampillés, reconnus, authentifiés et approuvés comme tels,

– que la toponymie soit obligatoirement révisée par une commission ad hoc composée uniquement de Noirs dûment choisis, qui éliminera enfin, notamment à Fort-de-France la Pointe-des-Nègres, qui pourrait s’appeler par exemple la pointe des Hirondelles, ou des Hibiscus, ou des Bégonias, immensément plus originale, plus poétique, plus évocatrice et surtout moins polémique. Idem pour le rond-point du Nègre-marron à l’entrée du Diamant et à Port-au-Prince en Haïti, y compris le Cap-Nègre en Provence, ou l’hôtel Negresco à Nice,

– que la notion de nègre marron soit remplacée par autre chose de plus propre : la plantation de géranium ou la pêche à la ligne par exemple. Aucun rapport, mais c’est beaucoup plus consensuel, et permet d’éviter tout débat tendancieux,

– que l’on corrige tous les textes des XVII et XVIIIes siècles qui contiennent le maudit et satané mot de nègre, y compris évidemment le Code noir dans son intégralité de 31 textes. Dans ce dernier ouvrage, il faut mentionner spécialement l’édit de mars 1685 : Louis XIV, le roi-soleil soi-même, ose l’utiliser deux fois. Jusqu’au début du XIXème siècle, nègre et esclave sont synonymes, sans connotation affective, un terme banalement technique pour désigner qui n’est ni blanc ni gens de couleur libre. Il faut le corriger, y compris dans les documents d’archives au CARAN ou CAOM à Aix, soit quelques kilomètres de rayonnages, des dizaines de tonnes, des kilomètres carrés, de documents à consulter avant que de les censurer, du boulot pour les chômeurs,

– que l’on nettoie enfin TOUS les ouvrages d’Aimé Césaire, ce personnage à la réputation sulfureuse qui a eu le culot d’utiliser les mots nègre, négritude etc. dans tous ses papiers ; que l’on fasse une réédition propre, purgée, qui puisse être mise entre les mains des pires talibans intégristes sans risque de censure malveillante. Il faut savoir que cet auteur, invraisemblablement subversif, Martiniquais et noir de peau, qui écrit si mal, qui emploie n’importe quel mot, qui n’a aucun sens de la mesure, qui a osé se rebeller contre le pouvoir en place, doit être, à défaut d’en supprimer la mémoire de la trace de la terre, impérativement et copieusement revu avant que d’être exporté : Aimé Césaire ne doit surtout pas salir la réputation de la Martinique ni des autres DOM. Une commission des Sages ad hoc opérera ce travail capital de réécriture et de recomposition, long, ardu, compliqué mais nécessaire et capital au regard des générations ultérieures,

– au même titre qu’A. Césaire, il faut corriger également les ouvrages de Cheikh Anta Diop, un Africain de couleur noire et sénégalais, qui a osé écrire (quel insupportable culot ! quel acte viscéralement anti-noir ! quel crime contre la noircité, quelle irrévérence envers la noircitude !) Antériorité des civilisations nègres, ou bien, pis encore : Civilisations nègres et culture, et ce, dès la seconde moitié des années cinquante,

– tant qu’on est au Sénégal, restons-y : il faut signaler le citoyen feu Léopold Sédar Senghor, accessoirement premier président de la République sénégalaise, et copain à Khâgne de Césaire Aimé, qui a écrit lui aussi, qui a utilisé le mot nègre lui aussi ; des Sénégalais diplômés au chômage titulaires du DEUG ou de la licence en lettres pourraient corriger ses ouvrages en prose ou en poésie : le nationalisme littéraire servirait enfin à quelque chose,

– il faudra brancher tous les neg’zagonaux et autres négropolitains de France, de Navarre et d’ailleurs pour qu’ils aient l’obligeance de se conformer aux règles nouvelles, mais contraignantes et obligatoires, quel que soit leur degré de couleur ou de culture ou leur lieu de résidence ou de naissance ; la menace d’une sanction sévère devrait faire taire les plus rétifs,

– que tous les récidivistes, qui osent encore employer le mot nègre et composés, soient sévèrement punis. On pourrait proposer 250 ans de travaux forcés et torture quotidienne par l’Inquisition, par exemple, plus une amende de plusieurs milliards d’euros, la saisie de leurs biens, le bannissement à perpétuité sur plusieurs générations, l’amputation de la main et de la langue, l’écartèlement entre quatre chevaux comme on le faisait si bien autrefois,

– que l’on supprime enfin tous les secrétaires, écrivassiers, plumitifs, secondes mains inventifs et attentionnés des auteurs à succès et que ces derniers soient condamnés à écrire eux-mêmes leurs ouvrages qu’ils signent de leur nom sans utiliser leurs nègres,

– qu’un « Conseil mondial contre les mots nègre, négritude et autres mots mal élevés » soit doté des pleins pouvoirs pour faire régner l’ordre moral et appliquer les sanctions qu’il aura prononcées souverainement contre les coupables, les récidivistes, les susceptibles de fauter, ceux qui ont envie d’utiliser ces mots mal séants et ceux qui ont failli le faire, ceux qui y ont songé et ceux qui pourraient y songer. Ce Conseil sera composé de vrais noirs à 100 % exclusivement. Ce qui risque de poser un super-giga problème en Martinique ou en Guadeloupe, car l’on y est noir, certes, mais noir selon, noir environ, noir et puis, noir à peu près, noir plus ou moins et mon propos ne rend pas compte de l’infinité complexité des nuances de l’échelle chromatographique tropicale de l’insularité départementale franco-américaine : subtils  dégradés entre noir-bleu, noir fumée, noir, clair, chabin, blême, échappé-coolie etc. Juste de quoi donner raison à ce pauvre Moreau de Saint-Méry (encore un auteur à censurer, et avec lui, il y a de quoi : il fut si prolixe !) qui a réussi à la veille de la Révolution, le bougre, à opérer une distinction en 124 échelles entre le noir-noir et le blanc-blanc ! Un record absolu, car après lui, personne n’a osé récidiver. Quelle invraisemblable difficulté pour établir une hiérarchie, pour faire une classification, pour ordonner, classifier, ranger, bref, pour dire le droit ! …

Un constat sévère, mais sérieux cette fois : l’on ne peut repartir dans le passé, que ce soit pour en corriger les imperfections que nous constatons avec nos lunettes idéologiques modernes, ni évidemment pour en modifier le vocabulaire. Seule la science-fiction en est capable d’y faire allusion, et aucun retour vers le futur n’est sérieusement envisageable. Oser conceptualiser Le Code noir ou le calvaire de Canaan est un contresens auquel aucun historien n’oserait se frotter sans compromettre sa réputation scientifique. Une aberration, une erreur de jugement. Une faute contre la science. Pis : le jugement sur le passé est impossible, vide de sens, insensé : tout historien sait cela. En effet, le passé est terminé. Clos. Fini. Il a fonctionné avec ses propres références, qui elles-mêmes sont finies car caduques et liées à leurs époque. Une projection de sentiments modernes sur le passé est malhonnête. Ou signale au lecteur l’inculture sévère de celui qui n’a rien compris.

En effet, à considérer à partir d’aujourd’hui, l’esclavage, la torture, la peine de mort ont été abondants dans cette Europe chrétienne d’un passé presque récent ; ils nous font horreur à présent, nous avons un jugement extrêmement péjoratif envers ces choses passées que l’on a juré que jamais on ne permettrait de le supporter à l’avenir et signé des chartes pour concrétiser cet engagement. On brûlait les homosexuels autrefois, ils se marient aujourd’hui à la mairie… On coupe encore les mains et les pieds, on mutile, on lapide selon les critères du passé et toujours avec le même cynisme… Nous jugeons ces faits comme autant d’abominations, d’exécrations, d’horreurs ; ce fut ignoble. Comme l’Inquisition, comme les croisades, comme l’amputation de la langue ou des membres, ou les condamnations à être brûlé vif ou écartelé. Nous faisons notre possible pour que cela ne se reproduise plus, ou que cela soit aboli à jamais malgré les pressions politiques et religieuses, sur quelque partie du monde que ce soit. Mais on ne peut pas faire que cela n’ait pas eu lieu autrefois ; c’est rigoureusement impossible. Il faut admettre que les valeurs éternelles d’aujourd’hui sont très récentes. L’historien, qui a reçu une formation d’historien, le juriste, qui a étudié la formation de la loi et des institutions, les universitaires dont c’est le métier et qui se consacrent à ces travaux fondamentaux et de grande ampleur, qui publient le résultat de leurs recherches scientifiques, se différencient du rêveur ou de l’idéologue, ou du simple lecteur contemporain choqué en ce qu’ils savent que le passé ne peut surtout pas être lu, sauf à commettre d’énormes contresens, avec les lunettes idéologiques du présent : on enseigne cela dès les premières semaines de cours à l’université.

L’historien ne fait qu’étudier le temps, pour en comprendre les modes de fonctionnement en rapport avec les valeurs en cours de l’époque étudiée pour les situer, et comprendre comment les idées ont évolué, et selon quelles influences, en fonction de quels facteurs, pour quelle durée. Le seul avantage de sa position : pouvoir dire, avec compétence, que les critères, justement, ont évolué, et comment. Sa propre vision idéologique, sujette à variation, par définition subjective et relative, ne doit interférer aucunement dans son travail. Que pensera-t-on de notre façon de voir les choses dans 500 ou mille ans ? Quelle nécessaire humilité de l’historien devant l’histoire ! Utiliser des critères modernes, dont on sait l’extrême labilité, dans un monde contemporain si variant et si inconstant, pour lire le passé ou l’interpréter, ou le critiquer, voici le propre du non scientifique, de l’amateur, du bricoleur, de celui qui ne sait pas le B-A-BA de son travail, qui se met en position de commettre les pires erreurs de jugement. Impardonnable pour un professionnel. Péché mortel : cela le déclasse à tout jamais. Il est malsain déontologiquement, scientifiquement, humainement, de se laisser emporter par une idéologie. Mais, plaçant leur argumentation sur le plan de l’affectif, des auteurs non historiens de formation tiennent un discours irrationnel pour étudier par exemple l’édit de 1685, sinon passionnel, susceptible de plaire à un public non formé, de tendance communautaire. Mais, démagogique, il ne résiste pas à l’analyse scientifique, et il y a tout lieu de redouter le jugement sévère que l’avenir portera à leur égard. Un paradoxe du métier d’historien : il travaille plus pour le futur que pour le présent.

Et puis une petite remarque sur un détail : l’historien est d’abord un scientifique, souvent un universitaire, quelle que soit son origine géographique, sociologique ou ethnique. Dire à un blanc par exemple qu’il n’a pas la bonne couleur pour parler de l’esclavage, c’est un non sens. C’est l’insulte d’un ignare. Cela veut dire qu’un Français ne peut pas travailler sur le droit romain. Ou sur l’Orient. Ou sur l’Europe. Un Africain n’a pas le droit de faire une recherche sur l’Europe, ou l’Asie. Un Américain doit rester sur son continent, Nord ou Sud. Un historien ne doit travailler que sur le lieu de sa naissance, à supposer qu’il ne soit pas le fruit d’un métissage. Et encore. Un Lorrain peut-il faire une thèse sur un sujet alsacien ? Dans son laboratoire, un médecin européen ne peut pas faire des recherches sur une pathologie étrangère ou franchement exotique. Que dire d’un astrologue qui passe son temps dans le ciel avec son télescope ? Et le musicien français ne peut donc pas jouer de la musique américaine. Un Africain doit obligatoirement ignorer Bach et Chopin. Un peintre peut-il peindre un sujet arabe en Afrique du Nord ou un paysage indien ? La science est par définition internationale. Un biologiste ou un mathématicien travaillent sur leur domaine de prédilection, indépendamment de leur origine, leur couleur et même leur langue ! Cette origine ethnique ou géographique est un critère totalement inopérant et, disons-le, franchement malhonnête, incontestablement. Stupide. Dans un sens ou dans un autre. En fait, il porte un nom que le vocabulaire français connaît parfaitement, et auquel la société est confrontée, c’est le racisme. Et le racisme, quel que soit celui qui l‘utilise, quelle que soit son origine, quel que soit le lieu ou l’époque de celui qui en fait usage dans ce sens, révèle d’abord une bêtise immense. Et puis une ignorance. Et puis une insulte méchante. Et puis une reculade en considération de la devise républicaine. Et puis une infraction pénale qui mérite sanction. Inadmissible chez une personne bien élevée, de n’importe où.

Il ne nous restera plus, mon cher Fred, après ces sages et pertinents conseils, qu’à tenter de rester intelligents, à garder notre calme, à prendre un peu de hauteur. Nous connaissons, toi et moi de ces pauvres gens. Nous connaissons leur misère intellectuelle, leur inconséquence, leur capacité de nuisance… Le fanatisme, c’est de la conviction sans la raison. Quel que soit le bord politique, la couleur de peau, l’époque du fanatique, il est aveugle, sourd et muet, il est inintelligent, il fait perdre le sens, empêche la juste mesure, manipule. L’inculture et l’ignorance, causes essentielles du fanatisme, interdisent la compréhension du passé, le temps pour le rechercher, les outils pour le fouiller, les mots pour le décrire, les outils conceptuels pour en bâtir l’histoire. Il faut le savoir, éventuellement le répéter : le révisionnisme, la réinterprétation de l’histoire à partir d’éléments tronqués pour servir une idéologie politique en particulier, c’est cela aussi : une malhonnêteté intrinsèque, un détournement de sens, une falsification idéologique ; certains partis politiques se sont appropriés la technique et la méthode de cette malhonnêteté. L’historien ne s’abaisse pas à commettre de telles vilenies ou de telles fautes professionnelles. Le révisionnisme se trouve chez  toutes les couleurs de peau, dans toutes les cultures, il est de et dans toutes les époques, de toutes les idéologies et de toutes les religions. Autant le savoir : la seule arme contre le fanatisme ? La connaissance. Un outil : l’intelligence.

Bien à toi, Fred, avec mes remerciements, et tous mes vœux t’accompagnent :

 

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By | 2017-08-23T14:26:36+00:00 22/02/2017|SOCIETE|

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