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Haiti : Pour mes 30 ans j’aurai beaucoup vu et beaucoup vécu dans ce singulier petit pays…

Pour mes 30 ans…

J’aurai beaucoup vu et beaucoup vécu dans ce singulier petit pays…je peux m’enorgueillir jusqu’ici d’être le témoin privilégié d’une suite ininterrompue d’événements malheureux, de spectacles anonymes et de scandales notoires qui jalonnent notre vie de peuple…

Du nombre de ces faits vécus, je peux citer celui de connaître dans ma vie un chef d’État qui a été élu sur la base de ses habitudes de conneries, tel que desan’n patanlon, dire des insanités et manquer d’égard à tout le monde. Pour cela, d’ailleurs, je fus une fois l’objet de chaleureux compliments d’un étranger qui se dit indigne d’un tel privilège.

Y’aurait-t-il un plus grand privilège dans sa vie que celui de vivre le spectacle offert par un parlement où d’honorables représentants du peuple ne peuvent même pas lire voire bien formuler une phrase en français? Je n’ose même pas parler de porter avec argumentaire solide une réflexion pertinente. J’ai donc vu que les lieux les plus prestigieux qu’une République puisse avoir sont mutés en des espaces de conneries et de puérilités avilissantes.

Ô oui, j’ai entendu des conneries, les unes les plus insolites que les autres, de racontars mensongers, de bêtises officieuses et officielles… indignes de cette postérité à construire.

J’ai vu pour mes 30 ans la misère dans son accomplissement. Des centaines de milliers de jeunes plongés dans le désespoir le plus total cherchant en vain à construire un avenir. Des pères et mères de familles vivant sur le compte du bondieu bon. Des enfants jetés à la faune de la faim. Des jeunes filles se prostituer faute d’alternative de survie. Des églises bondées de gens qui, sans aucun recours, s’obligent à se remettre à la providence divine. N’en parlons même pas de cela qui laissent massivement le pays en quête d’un mieux être.

Paradoxalement, j’ai vu aussi comment cette misère a été une source d’enrichissement pour bien des politiques et leur petites cliques. Un fils de l’un de nos anciens présidents de la République n’avait pas besoin de travailler dans sa vie pour devenir millionnaire. Il l’a été bien sur grâce à des deniers de l’État utilisés jouissivement, tel un orgasme interminable. J’ai aussi vu comment ce peuple a pu végèter dans un état profond de léthargie, et qu’il soit incapable de demander des comptes à ses exploitants et de prendre enfin en main sa destinée.

J’ai aussi vu des élite « salòp », incapables de se mobiliser dans une large concertation vers le démarrage du pays sur la voie du progrès et de la modernité. Au contraire ces élites( qu’elle soit religieuse, intellectuelle, politique et économique),au lieu d’assumer leur responsabilité, se font volontairement complices du malheur qui nous tombe dessus la tête. Des élites qui s’amusent dans le « parler caca » à la radio sans jamais se mettre ensemble pour construire un avenir collectif.

J’ai vu, j’ai vu et j’ai vu…comme j’ai vécu… J’ai vécu dans un système qui garantit aucune sécurité sociale. J’ai vu des travailleurs victimes de l’exploitation féroce avec un salaire de moins de cinq dollars par jour. Moi, jeune journaliste fougueux, pour mon début à une station de radio dont je me garde de citer le nom, on me donnait comme salaire 2500 gourdes malgré mes compétences. J’ai du me faire » prije » pendant 4 ans, sans jamais me laisser corrompre, avant d’aller faire une autre expérience à Radio Télé Caraibes. C’est également la situation actuelle de nombreux consœurs et confrères qui ne touchent même pas le minimum. Et la plupart, pour répondre à des défis ponctuels, s’adonnent à recevoir des pots de vin des politiciens véreux. J’ai vécu dans ce système mangeur d’hommes et de femmes qui vous donne du travail pour que vous mourriez de faim. Vous n’avez même pas droit à une assurance maladie. Si vous tombez malades, sans une collecte de fonds décrétée en votre faveur, la mort vous reste la seule option. C’est dans ce système anti-humain, et de cynisme que j’ai vécu pendant mes 30 ans.

J’ai vu pour mes 30 ans des écoles sans enseignants et des enseignants sans écoles. Des hôpitaux sans médecins et des médecins sans hôpitaux. J’ai vu des gens mourir pour ne pas pouvoir s’acheter un sérum. Où parce que l’Hôpital Genéral surchargé les oblige de rester chez eux pour attendre la mort. J’ai vu pour mes 30 ans la mort devenir en Haïti un mot de passe, un droit fondamental et la vie une exception à la règle…

J’ai aussi vécu pour mes 30 ans dans une capitale informe et mastondante. Une capitale pourrie, puante, où après la pluie les gens se promènent sur des sacs de caca, où des piles de fatras s’amoncellent pour servir d’adresse. Une capitale où pullulent des ghettos, constitués d’une kyriade de taudis qui n’ont rien à envier a des  » pak kochon ». J’ai vécu ici même où tout s’enchevêtre, se confond dans une cacophonie environnementale écœurante et abiotique.

Ce 30 août, j’aurai 30 ans. Je n’aurai même pas la possibilité d’aller voir mon film préféré au cinéma. Je voudrais rester à la maison pour le regarder, mais ma zone est privée d’électricité depuis bientôt un mois. Quel autre loisir pourrais-je me donner que de faire venir ma petite amie dans ma chambre et passer un moment fou avec elle? Ou d’aller dans un bordel, me noyer dans un » gwòg Di » et après m’anéantir de quelques » ke »? C’est quoi ce pays qui ne peut offrir même un petit espace sain de loisir aux jeunes! On comprendra vite pourquoi cette jeunesse essaie bon gré malgré de se trouver un espace de confort dans le sexe, l’alcool et la drogue, principaux facteurs explicatifs de la délinquance et la criminalité auxquelles le pays est enclin.

Pour mes 30 ans, j’aurai beaucoup vu et beaucoup vécu dans ce singulier petit pays…Je n’aurai vu que la laideur devant moi et vécu que dans la frustration et la honte. Voilà ce que le pays me laisse en héritage: la laideur, la honte et la frustration…qui m’obligent à l’option de faire l’expérience du » partir ». Ce 30 août, j’aurai 30 ans. Ce sera un trentième anniversaire de frustration et de honte.

Et si je parlais au nom de toute une génération…

John Wesley Delva

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By | 2017-08-27T17:11:07+00:00 27/08/2017|SOCIETE|

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